Gildas, Résistant Climatique

Témoignage de Gildas Véret, créateur du kit « Inventons nos vies bas carbone »  :

Je vis à 2t CO2e en France (hors services publics) !

La permaculture alliée à la résistance climatique pour inventer nos vies bas carbone !

En ville, comme dans « la ruralité », diminuer son empreinte carbone à 2t exige d’en faire un projet central qui oriente toutes les décisions importantes de la famille : choix de résidence, emploi, vacances, loisirs, alimentation…

Explications ci-dessous :

 

 

 

Plus d'info sur les chiffres de cette infographie, et le kit Inventons nos vies bas carbone

 

J’ai arrêté définitivement de prendre l’avion en 2013, après mon dernier vol professionnel, car mon employeur de l’époque refusait de me payer le billet de train pour aller à un congrès en Suède. J’étais prêt à prendre des jours de congés pour le voyage, mais le train était plus cher et ils ont refusé. J’ai pris ma revanche depuis, en allant passer des vacances au Danemark en train. J’avais commencé par Istanbul, il y a plus d’une dizaine d’années, par l’interrail. 3 jours de train et de bateau dans un sens, une longue découverte de l’Europe au retour en s’arrêtant à chaque étape. Moi qui avais rêvé de randonner sur tous les continents, je me suis mis à découvrir la France. Peut-être que je ne verrai jamais le grand canyon aux US, mais j’aurais été bien bête de ne pas découvrir les gorges du Verdon, si proches et pourtant si vertigineuses… Je plonge dans l’histoire des pierres de runes vikings ou de l'art préhistorique des grottes de Dordogne ou dans l’activité récente (10 000 ans) des volcans d’Auvergne. Avec toute la France et l’Europe à explorer, à travers des milliers d’années d’histoire je ne suis pas près de m’ennuyer. Des amis se rendent en Chine, au Japon, en Amérique, sans prendre d’avion et me font rêver au prochain grand voyage, quand je repartirai 4 ou 5 mois. Mais pour l’instant je reste focalisé sur l’urgence climatique. Il faut tout donner maintenant. Chaque année qui passe rend le défi plus difficile. Nous pouvons encore agir maintenant, mais ce ne sera probablement plus vrai dans 5 à 10 ans.

 

Dans les grandes villes, il est aisé d’utiliser les transports en commun, le vélo et la marche. Pour autant la voiture serait-elle indispensable à la campagne ? Tout dépend pour quels usages. Il est clair que pour approvisionner un chantier en matériaux de construction un véhicule motorisé est quasi indispensable. Il est vrai aussi que dans certaines zones où le premier commerce est à plus de 20km, fonctionner sans voiture est ardu. Mais il existe une large part des campagnes qui se trouve à moins de 10km des commerces et des petites gares.

 

Dans mon village de 800 habitants, à 7km de la gare d’Amboise, il m’est facile d’aller prendre le train en vélo, une sacoche remplie du kit « Inventons nos vies bas carbone », l’autre chargée de mon vieux PC pour travailler dans le train. Cette configuration incite à prendre les TER, car il n’y a que 2 places vélos par TGV (au mieux). Je me déplace pour diverses missions et interventions (conseil, formation en permaculture et sur le climat), partout en France. Pour autant mon bureau principal est dans mon habitation, cela m’évite les transports quotidiens, limite les surfaces à construire et à chauffer et me permet de tourner le four solaire quand je prends une pause (ou de prendre une douche solaire chaude à 14h ?). D’une certaine manière, le confinement n’a pas énormément changé mon quotidien. Il a fait évoluer les habitudes. Beaucoup de gens comprennent maintenant qu’il est tout à fait possible de travailler de chez soi. Ainsi, je veille à rouler moins de 2000km par an (moins de 6000km pour nous trois au relevé de compteur annuel). Après quelques années de pratique, cela se fait facilement. Nous sommes même bien en dessous de cette limite, alors que je prends parfois la voiture juste parce qu’il pleut des cordes.

 

Nous avions tenté de ramener la consommation de notre passoire thermique à 50kWh/m2/an (soit la performance d’un bâtiment basse consommation) par une approche simple et expéditive : arrêter le chauffage. Si les résultats numériques furent au rendez-vous, il faut bien admettre que le confort s’en ressentait. Vous auriez dû voir la tête de mes parents venus pour Noël dans notre salon à 8°C ! Quand on cherche, on emprunte parfois des voies non optimales… Nous avons opté depuis pour une isolation par l’extérieur en paille (35 à 40 cm d’épaisseur), mis des triples vitrages au nord et des doubles au sud. L’ancienne propriétaire dépensait 4200€ de chauffage par an. Nous dépensons environ 200€. La mise en œuvre en chantier participatif a permis de limiter considérablement les coûts par rapport au même chantier réalisé uniquement par des professionnels. Et cela a l’avantage que je connais et ai contrôlé chaque détail de la mise en œuvre (ce qui peut jouer grandement sur le résultat) et que nous avons formé une centaine de personnes à diviser par 10 la consommation d’un logement existant en séquestrant du carbone dans les matériaux biosourcés. C’est sûr que ce fut un gros travail étalé sur 4 ans. Mais nous avons chaud l’hiver avec une très faible consommation et frais l’été même en canicule et sans climatisation. Ce parce que nous avons gardé l’inertie thermique à l’intérieur (c’est un énorme avantage de l’isolation par l’extérieur, en plus de pouvoir continuer à vivre dans le logement pendant le chantier). Notre maison sera en tout cas un des rares bâtiments confortables si les prix de l’énergie augmentent fortement, ce qui est fort probable.

 

Côté consommation, nous faisons des courses en vrac et en sacs de 5 à 10 kg (ceux qui servent à remplir les bacs des magasins de vrac). Donc tous les quelques mois, je fais de grosses courses avec la voiture. Par contre pour aller chercher une baguette ou faire un tour au marché, à 5 km, je prends le vélo ou le vélo électrique selon ma fatigue et la charge à ramener. Étant permaculteur, l’essentiel des légumes vient du jardin. Pour savoir ce qu’on mange le soir, je fais le tour des potagers pour évaluer ce qui est mûr, et ce qui va mûrir prochainement, en croisant avec mes envies, celles du petit et de ma compagne, tout en prenant des idées dans les livres d’Ottolenghi. Ce cuisinier de génie a plein de plats délicieux avec des légumes et des légumineuses du jardin. Je découvre les coeurs d’artichauts et fèves concassées, les croquettes de blettes sauce oseille, les lentilles aux aubergines grillées, les salades de courgettes aux noisettes, la soupe de pois chiches aux tomates et aux croûtons, les haricots poêlés à la feta et à l’oseille. Il y a plein d’ingrédients que je n’ai pas, je les remplace par ce qui pousse chez moi : basilic, coriandre, céleri, thym, romarin, ciboulette, oseille, ail… du coup il y a toujours un petit côté expérimental qui m’amuse, en plus de l’aspect pleinement gourmand et de la joie de se nourrir de ce que j’ai semé, éclairci, arrosé, protégé et vu grandir.

 

S’habiller n’est vraiment pas compliqué. Je fais le tour des lieux qui proposent de l’occasion, Emmaüs, le vestiaire Saint Vincent, la Croix-Rouge. On trouve tout en très bon état. Le seul problème c’est que ce n’est pas assez cher. J’ai parfois des scrupules à partir avec 5 pantalons, 4 chemises, un manteau et des draps et des serviettes pour moins de 30 euros… alors je prends tout ce qui me plaît sans les essayer et je leur redonne ce qui ne me va pas plus tard. Je gagne du temps et je paie un peu plus. Globalement, nous achetons tout d’occasion. Donc on ne dépense quasiment rien. Cela compense largement notre « budget train » important. Pour la nourriture, la suppression des produits transformés et de la viande, ainsi que la diminution de la consommation d’alcool, fait que notre passage au bio local de saison s’est fait sans augmentation de budget. Je préfère aujourd’hui acheter 10€ une bonne bouteille au vigneron bio du village que je croise quand il taille ou qu’il vendange et la déguster pour des occasions choisies plutôt que d’ouvrir sans réfléchir des bouteilles de supermarché.

 

Je refuse l’obsolescence programmée du numérique. Ayant connu avec émerveillement l’apparition du premier Macintosh (le premier ordinateur d’Apple : écran noir et blanc, aucun programme à part un traitement de texte, un tableur léger et un ancêtre de « paint », on utilisait des disquettes…) je n’arrive pas à accepter que des machines un million de fois plus puissantes finissent régulièrement dans les toilettes (en moyenne on garde les slavephones 18 mois ; certains trouvent cela « smart ». Il n’y a aucune solution viable dans un monde qui gâche autant de ressources). Il est probable que mon intérêt pour les conditions de vie des gens qui produisent ce qu’on achète me pousse à faire durer les objets. La lecture de Guillaume Pitron donne une bonne idée de l’ambiance dans les mines en Chine et ailleurs, les photos de Salgado dans les mines d’Amérique du Sud donnent une idée de la folie. Et j’ai eu le malheur de me renseigner un peu sur les dizaines de milliers d’enfants esclaves dans les mines de RDC qui fournissent la majeure part du cobalt indispensable à tous nos appareils. Je ne peux m’empêcher de croire aux idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Il me semble que « la gauche » s’est inventée en luttant pour améliorer le sort des exploités et qu’il nous faut maintenant la réinventer : ils sont maintenant des milliards d’exploités et ils travaillent pour nous. S’ils étaient tous payés au SMIC, un « smartphone » vaudrait sans doute des dizaines de milliers d’euros. J’appelle cette transformation de mes vœux et je traite mon ordinateur comme s’il valait 10 000€. J’en prends soin, je le fais réparer, je trouve des experts pour m’installer Linux et j’apprends à fonctionner en logiciel libre. Bien sûr, à 600€ le PC neuf, le remplacer régulièrement m’aurait coûté moins cher, car tout cela est chronophage. N’empêche que j’écris cet article sur un ordinateur que j’ai acheté en 2007. Ce même ordi a produit 2 livres, le jeu « Inventons nos vies bas carbone », une bonne part des posts Facebook des pages Horizon Permaculture et Résistance Climatique et il me permet de regarder des séries en streaming assez tard dans la nuit. Pourquoi aurais-je besoin d’un nouvel ordi ? La question de l’usage d’internet est problématique. Résistance Climatique a volontairement produit très peu de vidéo depuis 3 ans pour ne pas participer à l’explosion des volumes consommés, au risque peut-être d’être moins visible en cette période d’urgence. Nous privilégions le texte et les photos, et les échanges « en présentiel » notamment avec Inventons nos vie bas carbone qui peut se jouer partout sans électricité (notamment sur la place du Châtelet occupée par XR, en pleine forêt ou en entreprise ou encore à l’Assemblée Nationale). Les séries en streaming restent une de mes grandes incohérences. Je vis avec et j’y tiens. Cette possibilité d’évasion d’un monde en pleine course suicidaire est parfois vitale. Promis, je passerai à des séries sur clé USB qu’on s’échangera quand la moyenne française sera en dessous de 5tCO2e/pers/an. J’ai un téléphone phonique. Un truc qui sert seulement à appeler. Nokia 3310. Un téléphone de dealer comme le dit l’ami Alex. C’est de plus en plus excluant, vu qu’il y a plein de choses qu’on pouvait faire facilement sans téléphone qui basculent sur ce support. En même temps je chéris la tranquillité que cela me donne. Les « réseaux sociaux » ne me sonnent que lorsque je le décide en les ouvrant sur mon PC. Je ne supporterais pas d’avoir mes mails tout le temps dans la poche. Je préfère être pleinement disponible pour mon fils quand je suis avec lui, pleinement présent quand je vais dans la nature. Et quand je bosse, je bosse. Bien entendu cela filtre. Les gens qui travaillent avec moi savent qu’un délai de 3 jours à 3 semaines pour avoir une réponse n’a rien d’inhabituel et que ça n’a jamais tué personne.

 

Je fais de la Recherche et Développement bas carbone. Dernière en date : créer un portail avec les matériaux locaux, sans clous ni vis, avec pour seuls outils des scies et des couteaux (et une perceuse pour 8 trous. On aurait pu prendre la chignole, mais on n’est pas puristes) : beaux rejets des trognes de robiniers pour la structure et tressage en clématite bouillie et refendue. Ça a fait un chantier participatif bien sympa.

 

Souvent le vertige me prend. On sait bien comment faire une société bas carbone. Tous les ordres de grandeur que je partage ici étaient déjà publiés par Jean-Marc Jancovici en 2006. Et depuis les émissions mondiales ont considérablement augmenté et l’empreinte carbone de la France est restée stable malgré les promesses de division par 4 (le « facteur 4 », intégré à la loi en 2003) qui est devenue une division « par 6 et plus » (SNBC 2018) à force de prendre du retard. La plupart des gens font comme si on allait pouvoir négocier avec le climat et nourrissent la conviction qu’on trouvera des solutions de toute façon. Essayez d’expliquer à un ouragan que ce n’est pas de notre faute si on a dépassé les budgets carbone, qu’on a du retard c’est vrai, mais on s’y met, on est de bonne volonté… par sûr que cela ait un grand effet. La seule chose qui compte pour le climat, c’est le budget carbone. Allons-nous rester en deçà des 1000 GtCO2 qui permettraient de limiter le réchauffement sous +2°C en 2100 ? C’est la condition pour éviter l’emballement des boucles de rétroaction positive, pour éviter la planète étuve et ses milliards de morts et/ou déplacés. Je deviens fou à écouter la désinformation permanente à la radio, dans les journaux, sur le net. Non que les informations essentielles ne soient pas disponibles, elles le sont, le site de Bon Pote en est un excellent exemple. Mais elles sont noyées dans un flux fou et faux sur l’économie, la croissance, la consommation, l’agitation politique, le sport, la bourse... En situation d’urgence vitale planétaire, tout ce qui ne fait pas diminuer les émissions de GES aujourd’hui ne sert pas à grand-chose, voire est contre-productif, car cela dilue les énergies. Comme si quelqu’un refusait de passer un seau d’eau dans une chaîne humaine pour éteindre un incendie parce qu’il y a d’autres choses importantes. Je parle de climat partout où je vais. Je consacre tout mon temps de travail à l’urgence climatique et à la permaculture (qui est une réponse à l’urgence climatique). Je tente de fédérer tous les volets de la société : avec des activistes, des associations, des élus, des responsables d’entreprises, inventons nos vies bas carbone ! Il nous faut aller très vite. Nous sommes quelques centaines de milliers passionnés par cette cause, il nous faut emmener avec nous 67 millions de personnes dans les quelques années qui viennent. Vivre à 2tCO2e n’est pas un objectif en soi, c’est un moyen puissant de faire bouger la société.

 

Pour aller plus loin :

Sauvons le climat ! Les 10 actions pour entrer en résistance climatique !

Gildas Véret

Préface de Jean Jouzel

Ce petit livre fournit un témoignage et un mode d’emploi beaucoup plus détaillé pour aller vers 2tCO2e.

 

Plus d'info sur notre lieu en permaculture qui est à la fois notre vie et notre métier.

 

Le guide du formateur, les cartes constats et les cartes solution du kit « Inventons nos vies bas carbone » sont en libre téléchargement. Ils fournissent tous les éléments chiffrés et sourcés à la base de cet article ainsi que les éléments vous permettant de bâtir votre propre scénario.

 

Autres témoignages de vies bas carbone : https://www.resistanceclimatique.org/temoignagnes_de_resistants

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